19
mai

Personne à la maison

Nous essayons d’en savoir plus, à présent. Les gens discutent, parlent d’armes, de souterrains secrets, évoquent des réserves de nourriture cachées quelque part. Ils conjecturent, aussi, comparent leurs points de vue sur la situation.

Le blocus a atteint son point critique. Des denrées commencent réellement à manquer. Le réseau de communications agonise. Certains habitants semblent prêts à tenter le tout pour le tout.

Et puis une question flotte : Jacques V. est-il seulement encore en vie ?

Une foule considérable s’est massée devant sa maison. Un vent d’insurrection souffle sur Boisrouge. Une fois encore, je me surprend à espérer.

La milice tient toujours les barrages mais qu’est-ce qui nous empêcherait de partir maintenant, de passer en force ?

Maxime, avec qui j’ai discuté un peu, est persuadé que les membres des Brigades tireraient à balles réelles si nous tentions l’expérience. Je ne suis pas de cet avis. Je pense que cet équilibre de terreur ne tient plus qu’à un fil – un fil qu’il ne tient qu’à nous de trancher.

En attendant, nous nous pressons du coude, nous nous hissons sur la pointe de pieds pour essayer d’apercevoir quelque chose.

Jocelyne Vaillancourt était là, tout à l’heure. Les habitants la pressaient de questions, et elle se recroquevillait en temps réel. Elle prétend ne rien savoir, ne plus avoir aucune nouvelle de son (ex ?) époux depuis plusieurs jours, depuis le dernier enterrement. De toute évidence, c’est une femme détruite. Elle qui autrefois mettait tant de soin à s’habiller ressemble aujourd’hui, avec son gilet troué et son visage bouffi, à une clocharde. D’une certaine façon, me dis-je, elle personnifie cette ville.

 

18
mai

Lies, always

Jacques V. n’est pas mort. Il n’est pas parti non plus – enfin, peut-être que si, mais pas très loin.

Jacques V. est chez lui, alité, et Benoît se trouve à son chevet.

Ce qui s’est passé ? Pour en avoir le cœur net, il faudrait recouper tous les récits, séparer le bon grain de l’ivraie, laisser de côté les rumeurs les plus tièdes, ne garder que les plus délirantes, chercher le plus petit dénominateur commun, verser dans un shaker, remuer avec fougue et essayer de rêver/réfléchir à tout ça en gardant bien la tête froide.

Jacques V. n’est pas malade. Il est blessé. La version à laquelle il essaie de se tenir, apparemment, c’est qu’il s’est fait attaquer par un ours.

Lol.

Naturellement, personne n’est prêt à avaler cette fable-là. Le dernier ours, dans la région, a été aperçu dans les années 70.

Une autre version, plus sinistre, plus crédible, voudrait que notre maire soit parti en forêt, fusil en main, qu’il ait erré longtemps à la recherche de quelque chose et que le quelque chose en question, en la personne de son fils Dany, l’ait trouvé en premier.

Je sais : Dany est mort, du moins est censé l’être.

Alors ?

Je ne sais plus. Ce n’est pas la première fois que l’on parle de Dany, de la résurrection de Dany, de Dany le faux-mort, de Dany le fantôme.

J’ai essayé, ce soir et à plusieurs reprises, d’appeler Benoît, mais rien. Pour ce que j’en sais, il est toujours chez notre maire. Plus d’infos demain, sans doute.

 

17
mai

Dans le rouge

Mes rêves reviennent : comme des fantômes porteurs d’un message primordial, sans doute, frappant sans relâche à la porte de ma conscience endormie.

Dans le dernier en date, j’étais allongée dans un lit en pleine forêt, entourée d’animaux – oiseaux, mammifères – tous noirs.

Un claquement frénétique, irrégulier, montait des sous-bois, et j’avais de la fièvre, et j’appelais en vain.

Bilan au Grand Magasin aujourd’hui. Les affaires ne se sont pas vraiment arrangées. Les barrages installés aux portes de la ville et la coupure des communications avec le monde extérieur empêchent l’approvisionnement correct des rayons. En même temps, les gens n’ont pas trop le choix. Je me demande ce qu’ils mangent. Benoît prétend que certains braconnent, que d’autres puisent dans les réserves accumulées au cours des dernières années – riz, pâtes, huile, conserves – comme s’ils avaient anticipé cette phase. Le résultat, c’est que notre trésorerie est à sec et que nos salaires risquent bientôt d’être diminués de moitié. (« Je ne peux pas te forcer à rester », précise aimablement mon patron. Oh, thanks.)

Jacques V. demeure introuvable. Maxime m’a appelé trois fois aujourd’hui. A chaque instant, je m’attends à voir surgir Jonathan au coin d’une rue.

Mes fantômes reviennent : comme des rêves porteurs d’un message primordial, sans doute, frappant sans relâche à la porte de ma conscience endormie..

 

16
mai

Résolution

Maxime au magasin aujourd’hui. Alors, c’est une fois par semaine maintenant ? Piteux, le garçon, quasi larmoyant. M’achète un pack d’eau minérale et des crackers. Me dit qu’il ne comprend pas très bien, qu’il est triste que nous ne nous voyions plus. Je fais mine de l’écouter et en même temps, je réfléchis. C’est vrai, au fond : quand avons-nous arrêté de nous fréquenter et pourquoi ? Maxime + Isabelle = truc qui ne marche pas. Ce que cette ville fait de nous, comment cette ère nous transforme, je préfère ne pas y penser.

Ce soir, comme un fait exprès, Benoît Fortin me parle au téléphone : décidément, c’est le retour des morts-vivants.

Benoît ne va pas mieux. Toujours cloîtré chez lui, il lit la Bible, me confie-t-il, parcourt des illustrés de son enfance – il lui arrive de passer plusieurs heures par jour à pleurer. L’envie de déserter Boisrouge l’a quitté, semble-t-il, ou, du moins, l’énergie de mettre son projet à exécution.

A plat ventre sur mon lit, j’écoute le Bloom de Beach House, me laisse emporter par les vagues sucrées et fomente des projets impossibles. Dieu, quelle merveille que cet album ! Voilà le genre de musique qui me rappelle qu’il existe un autre monde, quelque part loin d’ici, un monde où règne la paix , fût-elle illusoire et/ou drapée de synthétiseurs.

Je me sens seule, plus que jamais, mais je n’ai plus peur, mes réserves ont été épuisées. Je suis armée, prête à tout.

Qui m’aime me suive : je ne me retournerai pas.

 

15
mai

apparitions

Je travaillais au magasin aujourd’hui, seule, remplissant des carnets de commande à la caisse – et soudain, j’ai tourné la tête : j’avais cru voir Jonathan.

Je me suis passé une main dans les cheveux.

OK, j’ai pensé.

Je me suis dit qu’il fallait que je me calme, que je reprenne mes esprits, impérativement. L’image mettait du temps à disparaître de mon esprit.

Et cet après-midi, une fois le travail terminé et tandis que, courbée en deux telle une GI du grand nord, je traversais les champs pour sortir de la ville, histoire de me promener, de prendre l’air, de braver le danger, peut-être, je l’ai revu, un fantôme ? je l’ai revu passant au loin, il s’est même arrêté, il m’a même aperçu et il s’en est allé sans se presser.

Cette fois, j’aurai les plus grandes peines au monde à me persuader qu’il s’agit d’une hallucination.

Il faudrait que nous ayons un conseil de famille à la maison, il faudrait que nous évoquions les opportunités qui s’offrent à nous, si tant est qu’elles existent. La question concrète est : pouvons-nous partir ? Mon frère estime que oui, qu’il faut tenter le coup. Mes parents et ma sœur pensent que non. Il y a deux nuits, une autre voiture a tenté de franchir un barrage et des tirs ont de nouveau été échangés. Des traces de pneus étaient encore visibles le lendemain matin.

Moi, je ne sais pas. Tout le monde a un mauvais pressentiment – n’oublions pas que la fin du monde nous a été annoncée, promise, même – mais pour l’heure, nous ne sommes pas à proprement parler en danger.

 

14
mai

La poésie, chers tous, ne sauvera pas vos vies de merde

Funérailles pour Bernard aujourd’hui, cérémonie en comité restreint et ambiance strictement surréelle. Le meurtrier, en effet, était porté disparu, et il n’y avait personne pour rendre hommage à sa victime, personne pour prendre la parole d’une voix officielle.

Du coup, j’étais parti pour lire un poème écrit la veille, que je ne destinais à aucune occasion en particulier et qui ne parlait pas vraiment du défunt :

Nous sommes seuls

Et ce n’est plus un attribut

Tout juste

Une qualité idiote

Un rire non moins vital dans lequel se draper

Tandis que

Nos traces font soudain

Demi-tour tandis que

Notre ombre à la tempe vrillée

Bascule

Des nuages bloqués sur la route ancienne

Qui menait au sublime

Affligent et brutalisent ce qui restait

De nous et à nos poings tendus

Flottent des menottes

Secouées par l’air

L’ire cruelle de Râ.

Etc., ad nauseam.

Au dernier moment, je me suis ravisée. Ce poème est nul, me suis-je répété, il est à l’image de nos existences : insignifiant et abscons.

Ma conviction, désormais, c’est qu’il ne sert à rien de traduire ce qui se passe, de tenter une transfiguration quand les moyens font défaut => la réalité est assez pénible comme ça.

Ce qui compte : le repli existentiel sur la cellule familiale, les coups de feu dans les sous-bois, de plus en plus précis – tenir et garder les yeux ouverts.

 

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